ELSA LEFEBVRE, FLIBUSTIÈRE DE CARNAVAL

Arnaud Labelle-Rojoux

Je reconnais que le diagnostic peut paraître brutal, mais il s’agit bien de cela souvent. La faille ne se perçoit pas forcément au premier abord, mais se révèle par quelques indices : ici un relâchement formel, là une imprécision d’intention, ou des tentations contradictoires, ou un goût immodéré pour les matériaux de pacotille, voire, paradoxalement, une ambition démesurée, alors que les qualités esthétiques des œuvres présentées sont pour le moins discutables. Il est, dans de champ très large de l’art (celui-ci allant des arts dits visuels à la chorégraphie, en passant par la musique, le cinéma ou le théâtre), une catégorie qui m’a toujours étonné, ou, plutôt, déconcerté, c’est celle des « bons élèves », je veux dire des « bons élèves » absolument « bons à tout » mais guère « bons à rien », comme l’entendait par souci d’équivalence principielle le cher Robert Filliou. Ceci, bien entendu, n’enlève pas aux « bons élèves» leurs qualités réelles (qu’il ne convient pas forcément de jeter aux orties), mais n’ajoute pas l’indispensable faille qui fait de l’artiste, l’artiste.

On l’aura compris par cette courte entrée en matière, je range dans la catégorie des « artistes bons à rien», c’est à dire «bons à tout», c’est à dire, donc, artistes « tout court », « vrais artistes » en somme, Elsa Lefebvre. Je sais bien que le biais par lequel on voudrait l’annexer d’emblée, celui d’un certain art « brut », un art à la première personne, d’une inventivité singulière, est plutôt perçu de façon négative, quand elle n’est pas franchement méprisante ; la définition qu’en donnait Jean Dubuffet est cependant exemplaire, et sied parfaitement à l’art d’Elsa Lefebvre : « Le vrai art il est toujours là où on ne l’attend pas. Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom. » En réalité, je songe moins, et même pas du tout, en voyant le travail d’Elsa Lefebvre aux artistes qualifiés de « bruts », qu’à ceux qui, libérés de ce que Dubuffet dénonçait comme « l’art culturel », ont allègrement déréglé les boussoles critiques par une insolence a priori sans naïveté.

Des noms ? Il y a, bien sûr, tous les amis de Fluxus, mais aussi, plus près de nous, rejetons lointains de Picabia, une flopée de jeunes gens sans complexes, pour beaucoup cependant comme Elsa Lefebvre diplômés de nos écoles d’art, authentiques « flibustiers de carnaval », bricolant de façon fantaisiste, sous forme d’assemblages instables d’objets de consommation, un art coloré aux relents d’anarchisme festif. Plus que chez la plupart de ces jeunes contemporains, néanmoins, une sorte de candeur toute particulière habite à l’évidence Elsa Lefebvre : une candeur rassurante à l’heure où l’emporte fâcheusement l’efficacité habile, quelque atour elle prenne dans les expositions repères remâchant péniblement les tics d’époque assimilables à des modes d’emploi de la réussite. Elsa Lefebvre, elle, ne pense pas en terme de conduite. Ou de marche à suivre.

Ou de contexte de reconnaissance. Elle agit l’art passionnément (on pourrait presque parler de boulimie créatrice) plus qu’elle ne le conçoit, avec un sens très vif de la liberté, en particulier formelle, liberté sans garde-fou ni obéissance à d’illusoires règles esthétiques. Une liberté insoumise qu’il faut bien appeler poésie. Quel autre mot ? Cela donne en effet des œuvres du genre turbulent, un brin déglinguées, multipliant les courts circuits visuels et les effets de matières déconcertants, d’une drôlerie constante, qui justifient pleinement leur référence assumée et plus intemporelle au carnavalesque à mille lieues du bon goût purificateur. Tout Elsa Lefebvre est là, dans cette distance synonyme d’invention.

ELSA LEFEBVRE, FLIBUSTIÈRE DE CARNAVAL

Je reconnais que le diagnostic peut paraître brutal, mais il s’agit bien de cela souvent. La faille ne se perçoit pas forcément au premier abord, mais se révèle par quelques indices : ici un relâchement formel, là une imprécision d’intention, ou des tentations contradictoires, ou un goût immodéré pour les matériaux de pacotille, voire, paradoxalement, une ambition démesurée, alors que les qualités esthétiques des œuvres présentées sont pour le moins discutables. Il est, dans de champ très large de l’art (celui-ci allant des arts dits visuels à la chorégraphie, en passant par la musique, le cinéma ou le théâtre), une catégorie qui m’a toujours étonné, ou, plutôt, déconcerté, c’est celle des « bons élèves », je veux dire des « bons élèves » absolument « bons à tout » mais guère « bons à rien », comme l’entendait par souci d’équivalence principielle le cher Robert Filliou. Ceci, bien entendu, n’enlève pas aux « bons élèves» leurs qualités réelles (qu’il ne convient pas forcément de jeter aux orties), mais n’ajoute pas l’indispensable faille qui fait de l’artiste, l’artiste.

0n l’aura compris par cette courte entrée en matière, je range dans la catégorie des « artistes bons à rien», c’est à dire «bons à tout», c’est à dire, donc, artistes « tout court », « vrais artistes » en somme, Elsa Lefebvre. Je sais bien que le biais par lequel on voudrait l’annexer d’emblée, celui d’un certain art « brut », un art à la première personne, d’une inventivité singulière, est plutôt perçu de façon négative, quand elle n’est pas franchement méprisante ; la définition qu’en donnait Jean Dubuffet est cependant exemplaire, et sied parfaitement à l’art d’Elsa Lefebvre : « Le vrai art il est toujours là où on ne l’attend pas. Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom. » En réalité, je songe moins, et même pas du tout, en voyant le travail d’Elsa Lefebvre aux artistes qualifiés de « bruts », qu’à ceux qui, libérés de ce que Dubuffet dénonçait comme « l’art culturel », ont allègrement déréglé les boussoles critiques par une insolence a priori sans naïveté.

Des noms ? Il y a, bien sûr, tous les amis de Fluxus, mais aussi, plus près de nous, rejetons lointains de Picabia, une flopée de jeunes gens sans complexes, pour beaucoup cependant comme Elsa Lefebvre diplômés de nos écoles d’art, authentiques « flibustiers de carnaval », bricolant de façon fantaisiste, sous forme d’assemblages instables d’objets de consommation, un art coloré aux relents d’anarchisme festif. Plus que chez la plupart de ces jeunes contemporains, néanmoins, une sorte de candeur toute particulière habite à l’évidence Elsa Lefebvre : une candeur rassurante à l’heure où l’emporte fâcheusement l’efficacité habile, quelque atour elle prenne dans les expositions repères remâchant péniblement les tics d’époque assimilables à des modes d’emploi de la réussite. Elsa Lefebvre, elle, ne pense pas en terme de conduite. Ou de marche à suivre.

0u de contexte de reconnaissance. Elle agit l’art passionnément (on pourrait presque parler de boulimie créatrice) plus qu’elle ne le conçoit, avec un sens très vif de la liberté, en particulier formelle, liberté sans garde- fou ni obéissance à d’illusoires règles esthétiques. Une liberté insoumise qu’il faut bien appeler poésie. Quel autre mot ? Cela donne en effet des œuvres du genre turbulent, un brin déglinguées, multipliant les courts circuits visuels et les effets de matières déconcertants, d’une drôlerie constante, qui justifient pleinement leur référence assumée et plus intemporelle au carnavalesque à mille lieues du bon goût purificateur. Tout Elsa Lefebvre est là, dans cette distance synonyme d’invention.